
7h du matin. Réglé comme une horloge de maître, le même rituel qui dure depuis la maternelle et qui durera jusqu'au dernier jour des examens du bac. Dans son costume gris foncé, porté avec une chemise claire et une cravate sans motifs, des souliers impeccables comme le reste. Il frappait à la porte de ma chambre pour me réveiller et me préparer pour l'école. Comme tous les matins, je n'avais pas encore terminé mon rêve, ou du moins, me semblais-t-il, alors je lui répondais et aussitôt essayais de me renvoyer là où je m'étais arrêté avant d'oublier le reste. Lui, il a appris avec le temps, et revenait à la charge, quelques minutes après, pour m'arracher du lit, et par conséquent à mon rêve. Si je suis relativement ponctuel aujourd'hui dans mes rendez-vous, c'est beaucoup grâce à lui. Il avait la responsabilité d'être présent à l'ouverture de son établissement après nous avoir déposés à l'école, mon frère et moi.
Le jour le plus béni pour moi, était quand Maman, pour une raison ou pour une autre, ne préparait pas le petit déjeuner, ou quand nous avions le crédit de pouvoir demander cela à Papa et l'obtenir. Ce matin là, il nous déposait non pas devant l'école, mais à quelques mètres de là, devant le vendeur de beignets (Ch'fenj). Tout un rituel, et ce qui me fascinais le plus, c'était l'aisance avec laquelle le maître ch'fenji prenait délicatement la pâte, la malaxait avec un mouvement pittoresque d'une main, pendant que l'autre retournait avec une pince mon beignet dans la poêle! Ensuite, la même main qui tient la pince détachait une boule de la préparation, et en un tour de magie, la transformait en un anneau on dirait une mini bouée, qu'il déposait délicatement dans l'huile bouillante, comme s'il ne voulait pas la froisser. Le jour où j'avais deux pièces de 20 cts, je pêchais par gourmandise et en prenais deux. Pendant ce temps, Mon père se rendait à son lycée, à l'autre bout de la ville comme tous les jours, à l'heure, et comme tous les jours, depuis toujours.
Il n'avait pas choisi le métier de proviseur. Ses études à l'Université Al Karaouyines, et son érudition naturelle le destinaient à une carrière dans la magistrature. C'est ce qu'il souhaitait en tous cas.
A l'époque, il n'existait pas encore dans notre pays d'université qui préparait à cette fonction en arabe. Il lui restait alors la possibilité de partir au moyen orient. Mais, par manque de moyens, il a finit par accepter un poste d'intérimaire au lycée EL Mers à Meknès. Poste qu'il a occupé par ailleurs, pendant des années après.
La première fois que je me suis rendu à son travail, c'était par accident. Un oncle à moi, qui était prêt à accomplir n'importe quel bonne action, pourvu qu'on lui donne une voiture pour la conduire, devait m'emmener chez le dentiste, puis me ramener, moi à la maison, puis la voiture à mon père. Il était presque tard; mon oncle a décidé alors de m'emmener moi et la voiture à mon père. Arrivés au lycée, il me laisse dans la coccinelle et rentre le voir dans son bureau. Quelques minutes plus tard, j'aperçois papa qui s'avance vers la voiture et me demande de descendre. Ce que j'ai fait aussitôt. Il me prend par la main et me guide vers son bureau. C'était une vaste pièce avec un plafond aussi haut que le firmament, et des murs peints en bleu ciel, qui n'en finissaient pas de monter. En face, un tapis R'bati, usé par les exposés des profs et des étudiants préfigurait, avec deux chaises en sky noir, une table de travail en bois massif sur laquelle étaient posés quelques babioles bien ordonnées et un téléphone qui ressemblait à un massicot, tellement il était massif. Il s'est assis alors derrière, m'a regardé et m'a demandé de m'asseoir. Aussitôt posé sur la chaise, j'ai levé mes yeux vers lui pour apercevoir trônant sur sa tête, le portrait du souverain Hassan II à l'époque, et juste à sa droite, celui de Mohamed V, tous les deux en noir et blanc. Il m'a regardé de derrière ses lunettes style années 50 et m'a tendu un stylo et quelques feuilles en m'exhortant de m'occuper, jusqu'à ce qu'il ait finit son travail, comme s'il avait deviné ma vocation. Mon oncle lui, avait disparu, il avait compris. Mon père ne semblait pas gêné que je sois là, sauf qu'il n'avait pas l'habitude. Ce qui était tout à fait légitime. Mais en même temps, chaque fois qu'un de ses collaborateurs entrait, après avoir frappé à la porte, sur laquelle il y avait marqué, ah, j'avais oublié, Le Directeur! Mon père, s'empressait de me présenter à lui, avec enthousiasme, comme son fils ainé.
Quand il a été muté à Tétouan, une envie de turnover pour lui, et qu'il nous a installés dans sa maison de fonction qui se trouvait dans l'enceinte du lycée, il n'avait plus le choix que de nous avoir entre ses pattes. A tel point, qu'avant la fin de la première année scolaire, on faisait partie des meubles.
Le lycée Cadi Ayyad à Tétouan était à lui seul un univers à part, chargé d'histoire et de mystères. D'abords, il y avait le gardien "sidi Mohamed", un quinquagénaire, pure produit du nord avec des traits andalous et son tarbouche rouge. Il était petit de taille et bien potelé, mais respecté et craint, aussi bien des étudiants que du personnel du lycée. Il faisait lui aussi partie des vestiges, il habitait avec sa famille l'autre aile de l'établissement dont il connaissait le moindre centimètre carré. IL avait toujours dans sa poche un sachet en plastique transparent, une sorte de bourse, remplie de pièces de monnaie et jurait par tous les dieux, qu'à chaque matin au réveil, il trouvait son sachet rempli de pièces alors qu'il l'avait vidé lui-même la veille. IL était tellement persuasif, que nous avons fini par le croire, mon frère, les enfants du surveillant général et moi. Le plus âgé d'entre nous avait 11 ans, mais avions nous le choix? Ce qui ajoutait du crédit à ce qu'il racontait; car il nous parlait souvent d'esprits aussi; c'était l'immensité de l'établissement et son état de délabrement qu'aucune doléance à l'administration centrale n'avait trouvé écho. Il y avait également son terrain de foot aux normes professionnelles mais sans gazon ni gradins, sa piscine olympique qui terminait l'allée principale bordés de sapins devenus anorexiques, qui se lézardait à vue d'œil, et constituait un danger pour les riverains la nuit. Les laboratoires et salles de TP dans l'aile gauche ressemblaient à des salles de cours pour épouvantails avec le mobilier qui va avec.
Mais le plus triste dans cette histoire, et je ne vous raconte pas les épaves des voitures dans lesquelles nous avons fait nos premier tours de volant et reçus nos premières morsures de bestioles; le plus triste était l'état dans lequel se trouvait le théâtre du lycée Cadi Ayyad. Un bijou d'architecture construit en 1940 et laissé à l'abandon dès la fin des années 60.
Je m'imagine des fois, du temps où cette institution était fréquentée par les espagnoles, même si je ne l'ai pas vécu. Le soir d'une représentation ou d'une projection, le marbre qui tapissait les deux halls du rez-de-chaussée et du premier étage devait briller comme un miroir et les cuivres astiqués renvoyer la lumière des lustres impériaux qui pendaient d'un plafond magistral, immaculé et garni de sculptures sur plâtre. La salle était sur deux niveaux avec une scène généreuse sur laquelle devaient pendre des rideaux immenses d'un rouge carmin, brodés de dentelles dorées, et qui devaient attendre les trois coups avant de se dérober. Les tapisseries au mur et la voûte de la salle devaient raconter des épopées lointaines de guerriers partis à la conquête de nouveaux mondes. Quelle fresque ce devait être!
De tout ce spectacle, il ne restait plus que des débris de plâtre dont a eu raison l'humidité, des sièges, quand ils ne sont pas recouverts par une épaisse couche de poussière, exposaient leurs ressorts déglingués comme s'ils vomissaient leurs tripes. Des rideaux en lambeaux qui tenaient encore par miracle et une salle de projection tournée vers le passé avec des machines pour qui le temps s'était arrêté de tourner.
Quel gâchis! Un génocide artistique devant lequel je passais au moins deux fois par jour pendant 2 ans, car nous habitions au dessus. Imaginez la frustration.
Mon père a fini par rentrer à Meknès, et nous avec, car personne ne se préoccupait de redonner ses lettres de noblesses à ce monument. Les gens devaient avoir plus urgent à gérer. C'est ce que je m'étais dit à l'époque. Mais lui, il préféré, à son grand regret, troquer cette épave pour laquelle il n'entrevoyait plus aucun espoir, contre un bunker, en guise de nouvel établissement. En ce temps là, avec l'argent de bienfaiteurs comme la "BIRD", les architectes formés au carré s'en donnaient à cœur joie à tracer des lignes et des colonnes en trois dimensions pour former des classes, puis un lycée. Les courbes et expressions artistiques ne devaient pas faire partie de leur cursus. Mais sont-ils à blâmer?
Maintenant je me pose la question: "Et si mon père n'avait pas accepté de remplacer un proviseur appelé pour d'autres fonctions à Rabat, il n'aurait peut-être jamais rencontré cette jeune étudiante dans son lycée, qu'il allait épouser quelques mois plus tard et qui allait devenir Maman".
Mais ça c'est une autre histoire que je vous raconterais un jour, s'il me reste encore du papier que m'a donné mon père, la première fois que j'ai visité son lycée.
Rafie… conte à rebours!