En me réveillant ce matin, j'aperçois ma fille devant son PC en train d'écouter la dernière chanson de son "manga" préféré, qu'elle vient de télécharger, heureuse et épanouie par la magie du net et de la télévision par satellite, elle exulte. Moi, encore dans les "vapes " après une soirée arrosée modérément, mais je suis fatigué, car je n'ai plus vingt ans. Je m'habille et sors pour un rendez-vous prévu dans une demi-heure. Arrivé au café, je me plonge dans un magazine, en attendant El Hadi, un copain, mais aussi un grand professionnel dans la finance, avec un carnet d'adresses que même le dernier cri des téléphones portables ne pourrait contenir.
Bref ! Je devais, entre autres, lui demander conseil pour aider mon petit frère à s'en sortir avec une banque très populaire qui lui réclamait, le triple du montant qu'il lui avait emprunté pour terminer ses études (intérêts compris, ça va de soi!). Pour infos, la mensualité des remboursements qu'il aurait à faire pendant neuf ans dépasse la moitié de son salaire de jeune arrivé dans la vie active. Alors, Adieu voiture, appart décent et plans d'épargne au cas où une fille lui tournerait la tête! Je voulais juste savoir s'il y avait moyen de négocier quelque chose avec la banque pour lui éviter l'étouffement prématuré et le regret d'avoir voulu faire des études supérieures pour se retrouver au bout du compte, à travailler dans une banque pour rembourser l'autre. En même temps, je me dis que moi, comme ceux de ma génération, on est passés "f'ddou". Il est déjà 12h30 et mon copain n'est pas encore arrivé, je suis déjà à mon deuxième café, mais je ne m'impatiente pas. On est samedi, un des rares week-ends où je ne travaille pas, alors cool Raoul, rien ne presse! Dehors, il fait gris, et la pluie semble accorder une petite trêve aux piétons qui commencent à émerger de leurs abris de fortune pour vaquer à leurs occupations, en attendant une autre averse. Et moi, je repense à cet instant intense, revoyant ma fille définitivement connectée. Puis ayant fini de lire une interview surréaliste de Yassine ZIZI avec le comédien abdellah DIDANE que je vous recommande chaudement, mes pensées ont fait un bond en arrière de 30 ans, du temps où même pour avoir le téléphone à la maison il fallait être pistonné, du temps où la meilleure manière de rester connecté était de rejoindre mon grand-père dans son Bazar l'après-midi du vendredi, pour écouter les discussions entre lui et ses amis venus le rejoindre à ce rendez-vous hebdomadaire, institué par lui depuis des années, ils commentaient ensemble l'actualité de la médina et se risquaient à débattre de sujets plus généralistes, en essayant de refaire le monde à leur manière. L'ambiance était solennelle dans une grande maison convertie en Bazar pour épater les touristes en quête d'un Kilim rare ou d'un pur Tapis R'bati. Lui s'était approprié une des pièces qui donnaient sur une magnifique fontaine au milieu de l'esplanade principale de la maison. C'était son bureau, soin coin de sieste et sa salle de réception. Il laissait ses convives en plein débat d'idées pour aller voir des clients qui venaient de rentrer avec leur guide, et s'assurer que celui-ci est, non seulement un officiel, mais qu'il est honnête! Et dans un français impeccable, il leur taillait la bavette, leur racontait l'histoire séculaire du Palais AL MANSOUR (c'est comme ça qu'il avait baptisé son Bazar, en référence à l'une des plus célèbres portes de la ville qu'avait construites le Roi Moulay ISMAÏL). Puis, avec une aisance déconcertante, il leur brossait le CV du tapis, de la porte antique ou du pouf authentique, sans jamais parler argent, à tel point qu'à la fin, payer leur nouvelle acquisition n'était plus qu'une formalité. Et le plus important pour ces touristes, était désormais de pouvoir raconter l'épopée de cet objet à leurs proches, une fois qu'il aura pris place dans leur salon. Et moi je restais tétanisé, subjugué et à la fois fier de la prestation de mon grand-père, car au moment où ces touristes sont rentrés dans son Bazar, ils n'avaient, a priori, aucune envie d'acheter un objet de valeur, mais de simples babioles en souvenir de leur périple au Maroc. Et comment vont-ils faire pour transporter un objet aussi volumineux, eux qui sont venus à quatre en R16, ou en bus? Qu'à cela ne tienne! "Laissez-moi votre adresse" leur disait-il, "et je vous expédie cela chez vous, sous quinzaine. D'ailleurs, regardez tous ces colis, ils partent pour Marseille demain matin". Et voilà! Le deal était conclu et les touristes étaient heureux d'être aussi bien servis. Mais ils ne repartiront pas avant d'avoir siroté un verre de thé préparé par ma Grand-mère, Lalla Tam, accompagné de cornes de gazelles juste arrivées du "Ferrane". Une fois les clients partis, Haj ALAMI, c'est comme ça qu'on l'appelait, revenait à ses amis qui ne s'étaient même pas aperçus de son absence, tellement ils étaient absorbés par leur débat. Et ça repartait autour d'un énième verre de thé et un autre thème, en attendant l'arrivée d'un autre client ou d'un groupe de touristes. Tiens il est déjà 13h00, et mon copain, n'est pas encore venu, il n'a même pas appelé pour s'excuser. Pourtant, ce n'était pas son genre de planter les gens, alors je me décide de lui passer un coup de fil avant de me lever. IL avait une excuse, il a raté son avion qui devait le ramener de Beyrouth, où il était en déplacement depuis quelques jours, alors on a remis cela à lundi matin dans son bureau cette fois-ci.
Pour ma part, je n'ai eu aucun regret, cette attente m'a permis de replonger dans mon enfance et de revivre ces instants magiques aux côtés de mon Grand-père, que Dieu ait son âme. D'ailleurs et si, l'occasion m'est donnée, je vous raconterai, volontiers, quelques anecdotes de cette période de mon enfance, les réunions hebdomadaires familiales entre hommes, celles entre femmes, le rituel annuel de préparation du "khlii", celui de la distillation de l'eau de rose et d'oranger, ou encore la cérémonie de retour du "Haj". Bref! Que des moments de pur bonheur!
Bon week-end!
Rafie…Heureux!


